Chevalier Morales

Intelligence matérielle : repenser le béton en architecture contemporaine

2026.08.17

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Le béton occupe une place paradoxale dans les discussions actuelles sur l’architecture durable. D’un côté, il demeure l’un des matériaux les plus utilisés dans le monde de la construction. De l’autre, son empreinte carbone, principalement liée à la production du ciment, exige une réflexion rigoureuse sur la manière dont il est spécifié, mis en œuvre et justifié. À l’échelle mondiale, la fabrication du ciment représente environ 8 % des émissions de CO₂, tandis que l’environnement bâti est responsable d’environ 42 % des émissions annuelles mondiales de CO₂. Parmi celles-ci, les émissions intrinsèques associées au ciment, le fer, l’acier et l’aluminium, représentent environ 15 %. (World Economic Forum)

Au Canada, cette réflexion est d’autant plus importante car les bâtiments résidentiels, commerciaux et institutionnels représentent 18 % des émissions nationales de gaz à effet de serre, un chiffre qui approche plutôt 30 % lorsqu’on tient compte des matériaux et de la construction. (Canada Green Building Council)

Ces données ne doivent toutefois pas mener à une lecture simplifiée des matériaux. Dans une perspective de conception responsable, l’enjeu consiste plutôt à développer une forme d’intelligence matérielle : choisir le bon matériau, au bon endroit, pour les bonnes raisons.

Chez Chevalier Morales, cette réflexion est incarné par plusieurs de nos projets récents, où le béton est mobilisé non pas comme un geste automatique, mais comme une réponse à des conditions précises, tel que le climat, la durabilité, la structure, la performance de l’enveloppe, l’identité, l'expression matérielle et l’ancrage au territoire.

900 Saint-Jacques : une enveloppe minérale pour la ville d’hiver
Dans un contexte où les tours résidentielles sont souvent associées à de vastes enveloppes vitrées, le 900 Saint-Jacques propose une autre voie. Son enveloppe en panneaux de béton préfabriqués affirme une matérialité minérale qui reconnecte avec le grain architectural de Montréal, du Vieux-Montréal à la Place Ville-Marie, de l’édifice Sun Life au Parc olympique.

Au-delà de son expression formelle, cette enveloppe répond aussi à une réalité climatique. Dans une ville marquée par de longs hivers, la performance de l’enveloppe devient un enjeu majeur. Le projet limite l’usage du verre à des positions stratégiques afin de réduire les pertes énergétiques, tout en offrant une enveloppe 25 % plus efficace qu’une enveloppe générique de mur-rideau.
Le béton préfabriqué permet ici de conjuguer précision, durabilité et qualité architecturale. Les panneaux, composés de modules aux géométries variables, créent un effet de tissage qui brouille la lecture traditionnelle des joints et donne à la tour une présence sculpturale. Leur conception a nécessité une approche constructive sur mesure, notamment par le développement de coffrages précis et l’utilisation d’un mélange de béton intégrant des agrégats locaux, pensé pour assurer durabilité et qualité de finition.

Dans ce cas, le béton n’est donc pas seulement une matière de façade. Il devient un outil de performance, d’expression urbaine et de continuité avec l’identité minérale de Montréal.

230 Notre-Dame Ouest : dialoguer avec la matière historique du Vieux-Montréal
Au 230 Notre-Dame Ouest, le béton dialogue avec l’histoire matérielle et spatiale du Vieux-Montréal. Situé dans un arrondissement patrimonial particulièrement sensible, le projet s’inscrit dans une lecture archéologique du site, des couches bâties et des paysages qui ont façonné le secteur depuis les origines de Ville-Marie.

L’enveloppe du côté de la rue est composée de cadres de béton fin remplis de pierre calcaire de Saint-Marc. Ces cadres se déforment en bas-relief, inspirés par les ombres, les textures et les traces architecturales du quartier. Plutôt que de reproduire le langage historique de manière littérale, le projet propose une interprétation contemporaine de la matière patrimoniale.

Ce choix permet d’éviter le mimétisme tout en respectant l’échelle, la texture et la mémoire du lieu. Le béton agit ici comme support narratif. Il encadre la pierre, module la façade, révèle les loggias et donne une profondeur à l’enveloppe. À l’intérieur de l’îlot, cette matérialité se transforme en une expression plus abstraite et lumineuse, avec une enveloppe blanche qui réfléchit la lumière naturelle vers le jardin suspendu.

Le projet intègre également un travail sur l’enveloppe et les systèmes électromécaniques afin d’atteindre une efficacité énergétique environ 15 % supérieure aux standards ASHRAE.

Ici, le béton est moins un symbole de permanence qu’un matériau de médiation : entre pierre et lumière, patrimoine et contemporanéité, densité urbaine et espace habité.

Résidence Forêt-Blanche : structure, paysage et matérialité de montagne
À la Résidence Forêt-Blanche, le béton apparaît dans une logique différente. Implanté dans la topographie du Versant Soleil, à Mont-Tremblant, le projet s’inscrit dans un contexte de montagne où la matière façonne à la fois le rapport au site et l’expérience des espaces intérieurs.

Le béton participe ici à la création d’une ambiance intérieure minérale, feutrée et ancrée dans l’imaginaire du chalet d’hiver. La résidence s'articule autour de trois monolithes de béton. Deux abritent les escaliers, alors qu’un troisième rassemble trois foyers ouverts qui ponctuent les différents niveaux de la résidence. L'équipe a d'ailleurs travaillé étroitement avec l’entrepreneur et le sous-traitant pour ajuster la mise en œuvre du béton architectural. Le mélange, le coffrage, la coloration et la finition ont été testés à partir de prototypes grand format, afin d’atteindre l’aspect recherché. Le béton devient ainsi un dispositif architectural, à la fois structurel, spatial et atmosphérique.

Le projet repose également sur une logique de simplicité constructive. Les deux premiers niveaux sont conçus en béton, tandis qu’une toiture en bois, plus légère, vient compléter la composition. Cette rencontre entre béton, bois et pierre naturelle permet de travailler la matérialité par strates : le béton comme ancrage et ossature, la pierre comme prolongement du sol, le bois comme matière chaleureuse liée au paysage de montagne.

Dans ce projet, l’intérêt du béton ne réside donc pas uniquement dans son rôle structurel. Il soutient une expérience intérieure enveloppante, en dialogue avec le bois, la pierre et le paysage, où la masse et la lumière diffuse participent pleinement à l’atmosphère du lieu.

Le bon matériau, au bon endroit
Ces trois projets montrent que la question du béton ne peut pas être réduite à une simple opposition entre matériaux. Le béton comporte des impacts réels, et ceux-ci doivent être pris en compte dès les premières étapes de conception. Mais la responsabilité matérielle ne consiste pas uniquement à exclure certains matériaux. Elle consiste à les employer avec précision, sobriété et discernement.

Au 900 Saint-Jacques, le béton préfabriqué permet de repenser l’enveloppe de la tour résidentielle en contexte hivernal et montréalais. Au 230 Notre-Dame Ouest, il devient un outil de dialogue avec la pierre et le patrimoine urbain. À la Résidence Forêt-Blanche, il agit plutôt comme dispositif architectural intérieur, structurant l’espace et contribuant à une expérience minérale et enveloppante.

Parler de béton aujourd’hui, ce n’est donc pas faire abstraction de son empreinte carbone. C’est reconnaître que la transition écologique exige une pensée plus fine que les catégories absolues. C’est se demander où la matière est nécessaire, où elle peut être réduite, où elle peut durer, et comment elle peut contribuer à la performance, à la résilience et à l’identité d’un bâtiment. Construire de manière plus responsable, c’est aussi apprendre à mieux choisir.

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