Chevalier Morales

Bâtir l’identité

2026.06.24

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Bâtir l’identité : ce que le patrimoine architectural du Québec et du Canada peut nous apprendre sur la durabilité

À l’approche de la fête nationale du Québec et de la fête du Canada, nous sommes invités à réfléchir aux multiples façons dont s’exprime notre culture. À travers la langue, les traditions, les récits et les paysages, les communautés façonnent une identité collective qui évolue au fil des générations. Pourtant, l’une des expressions les plus tangibles de cette identité se trouve dans les lieux que nous construisons et habitons.

Partout au Québec et au Canada, l’architecture raconte l’histoire de communautés façonnées par le climat, la géographie, les ressources disponibles et les valeurs partagées. Des maisons rurales aux lieux de culte, en passant par les institutions civiques et les repères culturels, notre environnement bâti témoigne des personnes, des traditions et des aspirations qui ont contribué à façonner notre société.

Comme architectes, nous sommes souvent tournés vers l’avenir. Pourtant, les enseignements portés par notre patrimoine architectural demeurent profondément pertinents aujourd’hui. L’architecture vernaculaire, les bâtiments patrimoniaux et les lieux culturellement significatifs nous rappellent que la durabilité est autant matérielle que culturelle. Les bâtiments traversent le temps lorsque les communautés s’y reconnaissent.

L’architecture comme expression de l’identité
L’environnement bâti joue un rôle important dans notre rapport au lieu et dans notre sentiment d’appartenance. Au Québec, plusieurs formes architecturales familières sont nées d’une adaptation progressive aux réalités locales. Les toitures à forte pente, les matériaux durables et les volumes simples se sont développés en réponse au climat, aux savoir-faire et aux ressources disponibles, jusqu’à devenir des repères de l’identité architecturale du territoire.

Ces formes continuent d’influencer l’architecture contemporaine. À la Résidence Thibaut, la silhouette familière du toit à deux versants est réinterprétée dans un langage actuel, tout en s’inspirant des formes archétypales qui caractérisent depuis longtemps le paysage résidentiel québécois. Le projet démontre comment l’architecture peut demeurer en dialogue avec les traditions locales, tout en répondant aux besoins d’aujourd’hui.

Ce dialogue entre passé et présent se retrouve aussi dans la transformation du théâtre insolite des Sages Fous, à Trois-Rivières. Installé dans l’ancienne église Saint-James et son presbytère, un site dont l’histoire s’étend sur près de trois siècles, le projet prolonge une longue tradition d’adaptation et d’occupation.

Au fil du temps, le complexe a accueilli une succession de fonctions, passant d’un lieu de culte à un hôpital, un palais de justice, puis une prison, avant de devenir le lieu de création d’une compagnie de théâtre reconnue. Son évolution continue illustre la capacité des bâtiments patrimoniaux à rester pertinents lorsqu’ils peuvent évoluer avec les communautés qu’ils servent.

De manière similaire, le projet 230 Notre-Dame Ouest s’inscrit directement dans le tissu historique du Vieux-Montréal. Situé au cœur de l’un des secteurs les plus emblématiques de la ville, le projet participe à l’évolution d’un lieu profondément ancré dans l’identité collective montréalaise. Ensemble, ces projets montrent comment l’architecture peut prendre part à une conversation culturelle continue, en reliant la vie contemporaine aux récits et aux lieux qui l’ont précédée.

Construire avec l’intelligence du lieu
L’architecture vernaculaire est née d’une relation étroite avec le territoire. Bien avant que la durabilité ne devienne un objectif de conception, les communautés construisaient à partir d’une compréhension fine du climat, du paysage et des ressources locales. Les méthodes constructives se sont développées à travers des générations de savoirs pratiques, donnant naissance à des bâtiments naturellement adaptés à leur environnement et aux réalités de celles et ceux qui les habitaient.

Aujourd’hui, ces enseignements demeurent d’une grande pertinence. Alors que les architectes cherchent à concevoir des bâtiments plus durables et résilients, les principes inscrits dans les traditions vernaculaires continuent d’offrir des pistes précieuses. Construire de manière responsable exige de comprendre non seulement l’endroit où l’on construit, mais aussi les réalités culturelles, environnementales et matérielles qui définissent un lieu.

Cette réflexion est au cœur de la Bibliothèque de Mont-Laurier. Situé au cœur des Laurentides, le projet s’inspire de l’héritage forestier qui a contribué au développement de la région. Sa structure réciproque en bois, une première pour un bâtiment institutionnel au Québec et au Canada, met en valeur le potentiel du bois tout en célébrant l’ingéniosité, les ressources et les savoir-faire qui définissent depuis longtemps les Hautes-Laurentides. Ici, le bois devient devient un vecteur d’identité locale et de mémoire collective.

Le Centre culturel de la Première Nation de Kebaowek offre un autre exemple d’architecture profondément liée au territoire. Conçu en collaboration avec Formline Architecture, le projet reflète la relation durable de la Nation anichinabée avec le lac Kipawa et son territoire ancestral. Le centre culturel est pensé comme un lieu de rassemblement, de transmission et de renouvellement. Par son recours aux ressources locales, à des stratégies durables et à une conception culturellement significative, le projet démontre comment l’architecture peut soutenir à la fois la protection de l’environnement et la revitalisation culturelle.

Bien que distincts dans leur contexte, ces projets partagent une même conviction : l’architecture gagne en résilience lorsqu’elle naît d’un engagement profond envers le territoire, les ressources et les communautés.

Les bâtiments durent lorsque les communautés s’y reconnaissent
La durabilité est souvent abordée sous l’angle des matériaux, de la structure ou de la performance technique. Pourtant, certains des bâtiments les plus durables doivent leur longévité à quelque chose de moins tangible : leur place dans la mémoire collective d’une communauté.

De nombreux bâtiments patrimoniaux ont traversé le temps non pas parce qu’ils sont restés inchangés, mais parce que les communautés ont trouvé de nouvelles façons de les habiter, de les réinterpréter et d’en prendre soin. L’architecture devient durable lorsqu’elle demeure signifiante. Lorsque les gens s’y rassemblent, y célèbrent des moments importants et la reconnaissent comme faisant partie de leur histoire commune.

L’Agora des Arts, à Rouyn-Noranda, incarne cette idée. Par la réhabilitation et la transformation de l’ancienne église Notre-Dame-de-Protection, le projet préserve la portée symbolique d’un bâtiment qui a servi de lieu de rassemblement pendant près d’un siècle. Si sa fonction a évolué, son rôle au sein de la communauté demeure remarquablement constant : rassembler les gens.

Aujourd’hui, l’Agora des Arts est un lieu vivant dédié au théâtre, à la musique et aux arts de la scène en Abitibi-Témiscamingue. Le projet trouve un équilibre sensible entre préservation et transformation, en honorant l’héritage religieux du bâtiment tout en créant les conditions pour que de nouvelles expériences, de nouveaux souvenirs et de nouveaux liens puissent émerger. Il démontre ainsi que le patrimoine n’est pas seulement quelque chose que l’on conserve, mais aussi quelque chose que l’on peut activement faire vivre.

Comme architectes, notre responsabilité dépasse la conception de bâtiments performants sur le plan technique. Nous contribuons aussi à façonner les lieux où se déploie la vie collective. Qu’il s’agisse de préserver, de transformer ou de construire, l’architecture a le pouvoir de nourrir le sentiment d’appartenance d’une communauté et de transmettre un héritage culturel aux générations futures.

Alors que nous célébrons la fête nationale du Québec et la fête du Canada, nous sommes rappelés que notre environnement bâti est l’une des expressions les plus durables de notre identité collective. Il reflète qui nous sommes, émerge des lieux que nous habitons et continue d’évoluer grâce aux communautés qui lui donnent sens.

Les bâtiments qui traversent le temps sont souvent ceux que les communautés continuent d’habiter, de valoriser et de faire leurs. Parce qu’au fond, la durabilité n’est pas seulement matérielle, elle est aussi culturelle.

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